Affaire Booba contre Kaaris : la Justice a tranché

© Théo Résouf

Par Charlène Thébaud le 3 octobre 2018

Retour sur la rixe médiatique des deux rappeurs. 

La scène prend place à l’aéroport d’Orly et marquera l’actualité de cet été 2018 : Booba et Kaaris, figures emblématiques du rap français qu’on ne présente plus, en viennent aux mains dans le hall n°1 du terminal ouest. Après une collaboration qui aurait mal tourné, les piques étaient fréquentes entre les deux hommes. Mais le 1er août, se retrouvant par hasard dans l’aéroport, la bagarre éclate et se termine dans une boutique duty free. Insultes, coups de pied, lancer de parfums ; rien n’est trop gros pour rehausser sa street cred. Les fans des deux camps sont là pour supporter leurs idoles, finissant de semer le chaos général. Les usagers de l’aéroport, moins au fait des rivalités entretenues dans les hautes sphères de la musique urbaine, assistent au spectacle, médusés.

Ils ont été la cause d’un trouble de l’ordre public en perturbant la sécurité et la tranquillité des usagers

Cocasse, à première vue. Mais ces actes de violence ont causé un retard des vols, le hall entier fut fermé, et le préjudice financier est évalué à pas moins de 62 500 euros. Ils ont été la cause d’un trouble de l’ordre public en perturbant la sécurité et la tranquillité des usagers. Rapidement la justice rattrappera les protagonistes. Les événements du 1er août vaudront deux nuits en garde à vue (GAV) à Booba et Kaaris, ainsi qu’à huit de leurs proches impliqués dans les faits reprochés.

Par principe une GAV ne peut excéder 24h, cependant lorsque l’infraction commise est sanctionnée d’une peine d’emprisonnement supérieure ou égale à un an, elle peut durer jusqu’à 48h comme ici. Le 3 août une décision de justice place les prévenus en détention provisoire en attendant le procès du 6 septembre. 

Sur Twitter, les avocats des deux parties enchaînent les déclarations. Ils ne sont pas avares de détails quant au déroulement de la procédure, assurant le relai entre les rappeurs enfermés et leurs fanbases respectives.

Dans des procédures distinctes, les rappeurs ont souhaité contester cette incarcération devant le tribunal correctionnel de Créteil. La première instance les déboute de leurs demandes, puis la cour d’appel de Paris est sollicitée pour revenir sur cette décision. La détention provisoire est une mesure pouvant être requise pour différentes raisons : mettre fin à une infraction, prévenir son renouvellement, ou simplement garder le(s) prévenu(s) à disposition de la justice. Me Yann Le Bras, chargé de la défense de Booba, estimait cette mesure coercitive exagérée : “Lorsqu’un contrôle judiciaire est suffisant, (…) c’est cette solution qui doit primer par rapport à un placement en détention, qui est l’exception des mesures qui peuvent être prises contre un prévenu” a-t-il déclaré. En effet, les peines privatives de liberté (dans une approche utilitariste) sont le dernier recours permettant la neutralisation d’un individu mettant en péril la société. Ce ne doit pas être une peine de référence mais d’exception

« La détention provisoire ne se justifie pas dans ce dossier. Mon client n’est pas coutumier de ce genre de fait », assure Me Yassine Yakouti, avocat de Kaaris.

Tous les impliqués ont finalement été remis en liberté, sous contrôle judiciaire. C’est une mesure de sûreté qui peut permettre de s’assurer que l’infraction ne soit pas commise à nouveau, et qui garantit la présence des prévenus au procès. Elle est contraignante mais moins liberticide que la détention provisoire, qui paraissait en l’espèce disproportionnée. Les conséquences du contrôle judiciaire sont multiples, allant d’une surveillance accrue au suivi médical selon les cas. Pour Booba et Kaaris, c’est la liberté de se déplacer qui est limitée. Ils n’ont pas le droit de sortir du territoire français ni d’entrer en contact l’un avec l’autre, jusqu’à ce que le procès ait lieu. 

Le tribunal de Créteil a dû procéder à des aménagements spécifiques du fait de la célébrité des prévenus

Le 6 septembre dernier s’est tenue l’audience portant sur les infractions commises par les rappeurs et leurs proches. Le tribunal de Créteil a dû procéder à des aménagements spécifiques du fait de la célébrité des prévenus ; l’audience, bien que correctionnelle, a eu lieu dans la salle habituellement réservée aux assises et sous forte protection policière

L’affaire est hautement médiatique et relayée sur les réseaux sociaux. Tout le monde y va de son commentaire sur Facebook, des vidéos Youtube expliquant les origines de la rivalité sont publiées et la presse n’est pas en reste. La pression est considérable, et à l’ère de l’information en continu on peut se poser la question de la neutralité de la Justice : le juge ne peut être imperméable à l’opinion public. 

On reproche plusieurs faits pénalement répréhensibles à Booba, Kaaris et leurs proches impliqués. 

D’abord des violences aggravées, puis le vol en réunion. Par le jeu des circonstances aggravantes, ils risquent jusqu’à 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende. Le jugement mis en délibéré ne fut rendu que ce 9 octobre. Le procureur de la République, chargé de défendre les intérêts de la société et le maintien de l’ordre public, requérait contre les prévenus 12 mois de prison avec sursis.

Le sursis simple portant sur une peine de prison, comme ici, signifie que le condamné n’a pas à effectuer la peine à moins qu’il ne soit à nouveau condamné dans les 5 ans suivant le jugement. L’objectif est de contraindre le condamné à une bonne conduite sans pour autant le priver de sa liberté. Le caractère inhabituel de la commission de ces infractions permet de deviner que les prévenus ne recommenceront pas, et le sursis constitue une garantie supplémentaire. Le tribunal de Créteil a tranché et revu à la hausse la peine proposée par le procureur. La prison ferme n’est pas requise, pour autant ils écopent de 18 mois de prison avec sursis et de 50 000 euros d’amende. Compte tenu des dégâts matériels entraînés, on ne peut pas parler de disproportion du jugement quant au quantum des peines. Aussitôt l’audience terminée, Booba ne manque pas de se moquer de son rival qui selon ses dires “devra manger des pâtes quelques années”.

S’ils ont promis de ne plus en venir aux mains dans le monde physique, le clash est loin d’être terminé sur Twitter.