Donne-moi ton pseudo, je te dirai qui tu es

© Finan Akbar sur Unsplash

Par Manon Dalloyau-Rivero le 26 février 2019

La magie d’internet permet à n’importe qui de prendre un tout autre visage. Ainsi, personne ne peut soupçonner qui se cache derrière les pseudonymes de « Fan2Minecraft85 » ou « ViveLesPetitsPoneys » … Ce pourrait être votre voisin d’amphithéâtre, à votre gauche, que vous n’en sauriez rien.

Cet anonymat, cher aux internautes, fait pourtant aujourd’hui débat. « Je crois que l’on doit aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat » s’exprimait ainsi Emmanuel Macron le 18 janvier dernier, au Palais des congrès de Souillac. Cette déclaration fait écho au projet de loi consacrée à la lutte contre la haine sur internet que le gouvernement prépare pour 2019.

L’anonymat sur les réseaux sociaux pourrait voir sa fin arriver… « L’anonymat sur les réseaux sociaux encourage un sentiment d’impunité pour ceux qui s’autorisent à harceler, humilier et insulter. La loi contre la haine sur internet permettra de mieux lever cet anonymat lorsque ces délits sont commis » déclarait la députée LREM de Paris, Laetitia Avia. La levée de l’anonymat serait en outre, une solution pour mettre fin au cyberharcèlement, et même, au harcèlement scolaire. « On va continuer à travailler avec les plateformes internet, pour sanctionner ce qui est fait sur ces plateformes. Moi, je ne veux plus de l’anonymat sur internet » a déclaré Emmanuel Macron le 7 février.

L’anonymat permet à un internaute de publier quelque chose sur internet sans pouvoir être identifié. En Allemagne, un « droit à l’anonymat sur internet » a été consacré, et est considéré comme faisant partie de la liberté d’expression, constitutionnellement garantie par la Loi Fondamentale Allemande. En France, bien que ce « droit à l’anonymat » n’ait pas été aussi fermement et clairement consacré, nous pouvons considérer qu’il existe de façon implicite.

Sur internet, nous laissons toujours des traces derrière nous. Personne n’est réellement anonyme, les internautes se cachent seulement sous un pseudonyme, un masque que l’on peut retirer

Considérant la législation et plus particulièrement la Loi sur la Confiance dans l’Économie Numérique (dite « Loi LCEN ») en date du 21 juin 2004, l’article 6 présente plusieurs acteurs de l’internet tels que le fournisseur d’accès internet, l’hébergeur ou encore l’éditeur de contenu, désigné comme étant celui qui « édite à titre non professionnel un service de communication au public en ligne ».

Cet acteur, est celui qui nous intéresse plus particulièrement. « L’éditeur de contenu » s’il n’est malheureusement pas défini par la loi LCEN, peut être notre ami ViveLesPetitsPoneys, votre voisin de gauche, qui tient un blog présentant les différents personnages de sa série préférée. Mais ce peut être aussi vous, chaque fois que vous twittez ou si vous tenez vous-même un blog sur l’une de vos passions… En tant que « non-professionnels » la loi permet de garder le masque protecteur de l’anonymat. Cependant, ce dernier peut être levé à tout moment. Le juge, garant des libertés individuelles, pourra décider de faire tomber ce masque si un internaute commet une infraction (diffamation, injure…). Une fois saisie, la justice oblige les hébergeurs et fournisseur d’accès à transmettre les données d’identité dont ils disposent. Sur internet, nous laissons toujours des traces derrière nous. Parler d’anonymat serait alors pour beaucoup, inexact. Personne n’est réellement anonyme sur internet. Les internautes se cachent seulement sous un pseudonyme, un simple masque que l’on peut retirer. C’est pour cette raison que beaucoup d’expert préfèrent le terme « pseudonymat », qui serait bien plus approprié.

Une question se pose alors : sommes-nous prêts à nous passer de l’anonymat ou du « pseudonymat », si ces-derniers venaient à disparaître?

La Chine le fait déjà. Dans ce pays où Facebook, Twitter et Youtube sont majoritairement masqués par des réseaux sociaux chinois, les pseudonymes sont interdits. Ainsi, Weibo, l’alternative chinoise de Twitter, a banni en 2011 les pseudonymes. De plus, en 2016 le parlement chinois a voté une loi qui consacre la norme de « l’identité réelle », abolissant ainsi tous pseudonymes.

Mais un tel choix ne risquerait-il pas d’aboutir à une autocensure ? Récemment, des salariés d’Amazon ont été licenciés ou menacés de licenciement pour avoir publié des messages de soutien aux gilets jaunes. Des enseignants ont également été convoqués par leur rectorat pour répondre de messages hostiles au gouvernement.

Le pseudonyme serait une couverture pour les gens qui attaquent et harcèlent. Beaucoup d’internautes, se sentant libérés par leur pseudonyme, se permettent des propos racistes, homophobes, sexistes… Certains internautes font ainsi l’objet d’une vague de haine injustifiée et destructrice. L’un des exemples récents les plus frappants reste celui de Bilal Hassani, représentant de la France au concours de l’Eurovision pour le 18 mai prochain à Tel-Aviv, qui reçoit des insultes, menaces et propos haineux et homophobes par centaines sur les réseaux sociaux. Ce dernier a alors décidé de por- ter plainte contre X, pour « injures, provocation à la haine et à la violence et menaces homophobes ».

Pour autant, si le pseudonymat permet à certains de se cacher lâchement derrière un masque, il permet aussi de de lutter contre les formes de harcèlement en masquant l’identité de cibles visées par les harceleurs. Plusieurs blogueurs.se sont exprimés contre ce projet de loi contre la haine sur internet. Harcelée sur les réseaux sociaux sous l’identité de son pseudonyme, Daria Max déclare dans un tweet que son pseudonyme lui permettait de dire que ce n’était pas « elle » qui était menacée lorsqu’elle l’était. « Je pouvais me détacher du personnage virtuel malmené. Cela m’a sauvé bien des fois ». Il y a des choses qu’on n’oserait pas dire ou exprimer dans la vie réelle parce qu’on n’a pas le droit, parce qu’on se sent jugé, parce qu’un potentiel employeur pourrait le voir, parce qu’on est issu d’une minorité harcelée et en danger. Beaucoup de personnes témoignent et partagent leurs expériences par le biais d’internet parce qu’elles se sentent protégées par l’anonymat. 

Le pseudonymat serait ici un droit à « ne pas s’exposer ». Votre voisin de gauche, ViveLesPetitsPoneys a bien le droit de partager sa passion avec d’autres internautes, auprès desquels il se sentira en sécurité et plus proche…