Game of Thrones : de féodalités en royauté

© HBO / Maltian sur Deviantart

Par Matthieu Jeaumeau le 13 octobre 2019

Une société à la réalité féodale

Lecteur, lectrice, sûrement entendras-tu par l’évocation de l’œuvre de George Martin, que tu aies lu les livres ou vu son adaptation télévisuelle, la fresque épique de la famille Stark naviguant entre les eaux troubles des intrigues de Westeros.

Bien que tu n’aies pas tort (loin de là), Une Chanson de Glace et de Feu se veut le témoignage d’une évolution politique marquant l’avènement d’un régime nouveau sur le continent : la monarchie absolue de droit divin, destinée à supplanter la féodalité ; ainsi l’on passerait d’une organisation sociale hiérarchique fondée sur un ensemble de serments entre suzerains et vassaux sur un territoire ultime propriété d’un seigneur, à un régime où tout engagement serait pris envers le Roi, qui contrairement au seigneur jouirait donc d’un pouvoir théoriquement absolu.

Une chose pourtant surprenante alors que Westeros semble avoir trouvé son unité au travers, déjà, d’une figure royale dont le fameux Trône de Fer, curieux amalgame d’épées fondues semble être le symbole de sa toute-puissance. Et pourtant, là réside l’aveu de l’échec de la royauté d’avoir pu s’imposer au reste de contrées du continent. En effet, le régime royal mis en place par les Targaryen ne tient ici que par le commandement, l’obéissance arrachée au fil de l’épée, et en aucun cas par l’autorité soit la croyance en la légitimité du pouvoir en place.

l’expression des « Sept Royaumes de Westeros » demeure, en fait un sinistre abus de langage révélant une bien amère vérité pour le Trône : le Roi n’est qu’un seigneur ayant temporairement subjugué ses rivaux

Pour nous en convaincre pleinement, observons que si les titres des anciens souverains de Westeros ont disparu à l’exception de celui de « gouverneur » (ainsi qu’à l’exception notable du Prince de Dorne), l’expression des « Sept Royaumes de Westeros » demeure, en fait un sinistre abus de langage révélant une bien amère vérité pour le Trône : le Roi n’est qu’un seigneur ayant temporairement subjugué ses rivaux.

Une instabilité politique chronique

Un véritable cercueil qui ne peut que se refermer sur son hôte à mesure que d’autres clous viennent s’y planter : l’existence de bannerais dont la loyauté va à une maison particulière et non celle régnante en Westeros (le ralliement des bannerais nordiens autour de nul autre que le Roi du Nord), le recours au mercenariat par le Trône en réponse, ou encore la constante impossibilité de claire distribution du pouvoir au sein même de la Capitale avec l’église des Sept dont le Grand Moineau tirera parti, entendant devenir le nouvel homme fort de Port-Real, à l’instar du moine Savonarole dans Florence à la fin du XVème siècle.

sans ennemi commun les petites disputes ressurgissaient à nouveau, toujours croissantes

Un château de cartes, fragile édifice reposant sur des familles éternellement en proie aux guerres d’influence, où règnent défiance et ruse toute diabolique, chacune ayant plus ou moins réussi au fil des ans à se défaire du pouvoir royal, tout en se préparant pour l’inévitable éclatement qui en découlait. À commencer par les Barathéon, et leur patriarche Robert qui pour une femme et par jalousie s’en alla guerroyer contre la maison Targaryen, Guerre de Troie s’il en est. Au moins l’ennemi commun, cette famille règnante étrangère, avait été chassée, un seigneur s’était distingué, la paix était ramenée.

Mais sans ennemi commun les petites disputes ressurgissaient à nouveau, toujours croissantes, et nul ne se sera étonné de l’effondrement de la famille Stark après son affrontement avec les Lannister alors même que s’entretuaient les derniers Barathéon, tout cela précipité par la mort d’un plus ou moins obscur conseiller royal nommé Arryn. Une nouvelle Guerre des Deux-Roses.

Et alors qu’une nouvelle Reine s’élevait, ce religieux, Septon, entendait la déposer au nom de la bonne morale religieuse, l’humiliant en la faisant défiler nue dans les rues immondes de Port-Real. Qu’y voir sinon la transposition de la Crise des Investitures, où le Pape fit s’agenouiller l’Empereur Romain Henri IV dans les neiges de Canossa ? Bien mal en prit aux religieux, in fine.

Vers la Monarchie absolue

Une nouvelle ère semble se confirmer pour Westeros avec l’arrivée de Bran, en cela qu’il opère une véritable redistribution de ces cartes.

Ainsi toutes les vieilles familles seigneuriales ont été massacrées, à l’exception des Stark d’un Nord maintenant laissé à lui-même et dont la famille ne se résume plus qu’à un membre unique, et donc vouée à terme à disparaître. Ceci laisse toute latitude au nouveau Roi d’installer dans les anciennes seigneuries et institutions ses proches compagnons d’armes (Davos etc…) qui lui seront fidèles, bien que la décision d’admettre un certain gouverneur de Hauts-Jardins puisse être considérée comme téméraire.

Mais le secret de ce nouvel ordre amené à se pérenniser se trouve précisément au-delà de la personne de Bran, en ce que sa Corneille aux Trois Yeux est le personnage le plus à même d’incarner le pouvoir de la Royauté, soit la Couronne. Effectivement, son pouvoir même est l’omnipotence, le rendant le plus capable d’incarner la continuité, même physique, du nouveau Royaume, et donc du pouvoir en soi.

La Corneille est la traduction physique en un individu que le concept des Deux Corps du Roi de Kantorowicz, en faisaient le candidat, et finalement souverain idéal.