L’avènement du pouvoir religieux dans Game of Thrones : les Dieux ou le Roi ?

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Par Audrey Bonnel le 13 octobre 2019

« On trouve dans le passé, on trouverait même aujourd’hui des sociétés humaines qui n’ont ni sciences, ni art, ni philosophie. Mais il n’y a jamais eu de société sans religion. » — Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932).

Dans Game of Thrones, les religions abondent : que ce soit celle de R’hllor ou « maître de la Lumière », des Anciens dieux, du « Dieu multiface » ou encore du « Dieu noyé ». On constate dans cet univers le développement d’une forme de pluralisme religieux, qui par sa place occupée dans cette société féodale deviendra un pluralisme juridique. La coexistence de plusieurs ordres ou systèmes juridiques concurrentiels entraîne une difficulté principale : quelle norme suivre ? Devant quelle autorité s’incliner ?

La série nous démontre plus d’une fois que le droit divin est transcendant au droit créé par les Hommes

Dans le doute, on aurait tendance à désigner le Roi, légitime ou autoproclamé, comme étant celui qui concentre l’ensemble des pouvoirs entre ses mains, dont celui de dicter le droit et de rendre justice.

Néanmoins, la série nous démontre plus d’une fois que le droit divin est transcendant au droit créé par les Hommes. Les mythes et légendes rythment la vie des habitants de Westeros, à l’image des Nordiens qui vénèrent depuis des millénaires les Anciens dieux. Pas de clergé, seuls les barrals – les arbres-coeurs servent d’intermédiaires entre le monde des divinités et celui des mortels.

Pourtant l’arrivée d’un nouveau dieu dans l’histoire du monde vient chambouler le paysage religieux. Le culte de R’hllor est importé du continent oriental d’Essos par la prêtresse Mélisandre. Cette religion est un culte dualiste mettant en avant le maître de la Lumière, personnage anonyme régnant sur les ténèbres.

R’hllor est symbolisé par le feu. Les prêtresses pratiquent la lecture des flammes et y voient des présages destinés aux Hommes. Des sacrifices humains, pratiques ancestrales employées depuis le Néolithique, sont effectués par ces sorcières rouges. C’est ainsi que Shôren Baratheon se voit être sacrifiée par son propre père, rejouant ainsi le mythe d’Iphigénie, lorsque le roi Agamemnon croit devoir sacrifier sa fille pour rendre les vents favorables au départ de son armée.

L’injustice de Dieu vaut-elle mieux que l’injustice des Hommes ? 

La religion est partout à Westeros, même dans les pas de la jeune Arya, en quête de vengeance, qui rencontrera sur sa route le Dieu multiface.

Le royaume a néanmoins un culte officiel : la religion des Sept. Les adeptes célèbrent sept divinités : le Père, la Mère, l’Aïeule, le Guerrier, le Ferrant, la Jouvencelle et l’Etranger. Mais ces sept aspects ne forment qu’une divinité unique, ressemblance frappante à la Trinité chrétienne. C’est sous le règne du jeune roi Tommen Baratheon, qu’un nouveau Grand Septon est élu. La Couronne ayant contracté une dette immense envers la Foi, la reine régente Cercei demande au Grand Septon de l’effacer. Celui-ci accepte à une condition : le rétablissement des ordres guerriers de la Foi militante.

La religion dans Game of Thrones ne se résume pas à sa composante « magique ». Elle est aussi et surtout un fait social, une institution, un pouvoir, voire un contre-pouvoir face au politique. L’objet des saisons 5 et 6 est de montrer ce bras de fer entre le politique et le religieux, entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel.

Le Grand Moineau incarne le pouvoir religieux avec la prétention juridique qu’on retrouve souvent dans celui-ci : l’autonomie par rapport au pouvoir politique, celui-ci ne saurait lui imposer sa normativité, et sa supériorité à son égard à travers des injonctions portant notamment sur les personnes, les titres de noblesses, et les prérogatives des puissances politiques. L’arrivée de ce « Guide » marque une véritable rupture, bouleversant la hiérarchie établie jusque là. L’affrontement entre les deux ordres normatifs semble néanmoins réglé : pas de loi française de 1905, ni de système à l’américaine qui prône que la religion relève de la sphère privée. Aucune séparation entre le religieux et l’État n’existe. Et c’est ainsi que les princes se retrouvent le front scarifié d’une étoile à 7 branches et que les reines subissent injures et humiliation tout en défilant nues dans les rues de la capitale. Mais le dernier épisode de la saison 6, avec l’explosion au feu grégeois du Grand sanctuaire de Baelor, marquera le renversement de la Foi et du règne du Grand Septon. La mise en hiérarchie entre Droit et Religion n’est jamais vraiment paisible.

À la fin de la saison 6, le Limier recueilli par la Fraternité sans bannière, prononce la réplique qui résume au mieux le dualisme religieux et politique dans la série : « La moitié des saloperies sont commises au nom d’une puissance supérieure ».

Alors faut-il regretter le chaos qui succédera nécessairement face à la défaite du religieux ? Ou se réjouir de ce chaos qui sera, cette fois, commis au nom des Hommes plutôt qu’au nom des Dieux ? Tout ce que l’on sait, c’est que dans Game of Thrones tout n’est que partie remise.