Le « Fatberg »

© Dizzy Roseblade sur Pixabay

Carmen Simon le 22 octobre 2019.

En Angleterre un amas de graisse de 64 mètres de long bloque les égouts d’une sta­tion balnéaire, il est appelé « Fatberg ». C’est la contraction de « fat », gras en anglais et « ice­berg ». Cette montagne de graisse et de déchets est constituée de toutes les matières et objets qui n’auraient pas dû être jetés dans des toi­lettes comme les huiles de friture, les serviettes hygiéniques ou les lingettes. South West Water qui gère les égouts de cette partie de l’Angleterre explique que ce fatberg est certainement l’un des plus importants jamais vu dans le Devon. Pour se faire une idée de l’importance de cette mon­tagne de graisse, elle mesure 7 mètres plus long que la tour de Pise ou 17 mètres plus long que l’Arc de triomphe. Cet engorgement des égouts coûte chaque année 4,5 millions de livres (soit environ 5 millions d’euros), 8 semaines de tra­vail devraient être nécessaires.

cette MONTAGNE de graisse […] mesure 7 mètres plus long que la tour de Pise ou 17 mètres plus long que l’Arc de triomphe

Il s’avère pourtant que le fatberg décou­vert dans le Devon en 2019 ne fait pas le poids par rapport à celui découvert à Londres en 2017. Le « Londonberg » faisait plus de 250 mètres de long ! Certains morceaux ont plus tard fait l’objet d’une exposition au musée de Londres, alors que l’essentiel a été transformé en bio­carburant qui a alimenté le réseau de bus de la capitale britannique.

Le musée de Londres expose un morceau de fatberg, un monstre de gras qui bouchait les égouts sous les rues du quartier de Whitechapel. (© Photo : Marie Merdrignac / Ouest-France)

On peut donc se poser la question : est-ce pareil en France ?

D’après les chiffres de l’ADE­ME (1), les Français sont de gros consommateurs de lingettes démaquillantes, désinfectantes, au­to-bronzantes, pour nettoyer le pare-brise de la voiture ou les fesses de bébé, les lingettes sont partout. En effet, 4 foyers sur 10 en utilisent, à raison de 7 lingettes en moyenne par semaine. Or, « le problème des lingettes c’est qu’elles n’ont pas de voie de valorisation. Il est impossible de les recycler », explique Roland Marion du service produits et effica­cité matière de l’ADEME.

En France aussi le dé­gorgement des égouts a un coût. Par exemple dans le Finistère, les agents doivent intervenir deux à trois fois par mois pour dé­boucher les conduits. On pourrait donc presque se réjouir quand les lingettes finissent en dé­charge. Dans la petite ville de Presles, dans le Val-d’Oise, les pannes causées par les objets agglutinés dans le réseau d’eaux usées repré­sentent un coût de 10 000 à 15 000 euros par an.

Et à l’échelle mondiale ?

La ville de New-York a dépensé quant à elle près de 18 millions de dollars en répara­tions d’équipements liées principalement aux lingettes durant les cinq dernières années. Tan­dis qu’à la station d’épuration d’Orléans, 220 tonnes de lingettes bouchent chaque année les tuyaux d’une manière très coûteuse. Des grilles à 30 000 euros l’une ont même été expressément installées pour filtrer les feuilles parfumées.

Celles-ci filent alors tout droit à l’incinérateur comme de vulgaires plastiques polluants, alors même qu’elles sont censées être biodégradables. Malheureusement quand les interventions ne sont pas faites assez vite, les stations d’épura­tion recrachent les eaux usées qui ne peuvent plus entrer dans les bassins, en direction des cours d’eau et la nature. Lorsque les lingettes se désintègrent, elles se délitent en fines parti­cules : les microplastiques. Or les ressources en eau du pays proviennent en majorité de nos ri­vières, nous ingérons donc ces microplastiques.

Et pourtant beaucoup de ces lingettes portent l’indication « biodégradables » sur leur emballage. Tout ceci est une supercherie légale : tout est une question de normes. Les in­dustriels se basent sur une norme qui concerne le compostage industriel, mais il se déroule à des températures élevées et dans des conditions contrôlées. Cela n’a rien à voir avec le compost qu’on fait dans son jardin, et les produits ven­dus comme biodégradables ne s’y décomposent pas. D’ailleurs lorsque l’on lit bien les embal­lages, on est souvent surpris. D’un côté, une mention «biodégradable» est bien visible, et de l’autre, en tout petits caractères, les mentions «jeter à la poubelle», ou bien «seules les fibres sont biodégradables». En fait, il y a un pro­blème de vide réglementaire et les fabricants en profitent pour faire du greenwashing (2) sans risquer d’amendes.

il y a un pro­blème de vide réglementaire et les fabricants en profitent pour faire du greenwashing sans risquer d’amendes.

Pour leur défense, les industriels argu­mentent sur l’économie d’eau réalisée en rem­plaçant une serpillière, une éponge ou un gant de toilette par des lingettes. L’AFISE (3) chiffre ainsi l’économie d’eau permise par des lingettes à plus de 5 millions de mètres cubes par an, soit la consommation d’une ville de 100 000 habitants.

L’économie d’eau permise par ces lingettes vaut-elle le coup d’ingérer du microplastique et de dépenser des millions d’euros pour désen­gorger nos égouts ? À vous d’en décider main­tenant que vous êtes informés des risques.

Il y a cependant une chose que vous pou­vez faire si vous utilisez des lingettes, c’est de respecter la règle des trois P pour : papier, pisse, popo c’est tout ce que les toilettes peuvent rece­voir !

(1) : Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie

(2) : le greenwashing aussi nommé l’écoblanchiment, est un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation dans le but de se donner une image de responsabilité écologique trompeuse

(3) : l’Association française des industries de détergence, de l’entretien et des produits d’hygiène industrielle