Haro sur Caracas ! de la crise intérieure à la crise internationale

Un membre des forces armées vénézuéliennes, en service lors d’un meeting présidentiel. Décembre 2012. Par Wilfredor sur Wikimedia.

Par Matthieu Jeaumeau le 28 février 2019

Crise politique au Venezuela !

Le Venezuela connaît le règne du chaos. C’est le spectre de la guerre civile qui hante les rues de Caracas plus que jamais. Un nouveau conflit qui couve depuis des années entre le Président Nicolas Maduro, successeur de Chavez, et l’op­position du Parlement. Une peur qui semble dangereusement se confirmer par l’alerte aux frontières ordonnée par le Président : l’armée sur le pied de guerre.

La raison ? Des convois d’aide humanitaire américaine venant du Brésil et de Colombie : bien au-delà d’une aide humanitaire dans un pays où la population ne ressent plus que la faim, Nicolas Maduro y voit un prétexte à l’invasion de son ter­ritoire par des agents d’influence étrangère, mise en branle d’un complot fomenté par les États-Unis pour le faire tomber au profit de son rival.

Mais comment le Venezuela, pays du Socia­lisme au XXIème Siècle, à l’ambition mondiale, en est-il venu à la quasi-guerre civile ?

Le déclin du Venezuela

En 1999, le socialiste bolivarien Hugo Chavez est élu Président du Venezuela suite à un coup d’État. Résolu à ne pas laisser son pays subor­donné à une quelconque influence américaine, il lance sa ligne du Socialisme au XXIème Siècle, le financement d’un vaste ensemble de programmes sociaux comme le logement, les infrastructures, et la médecine accessible à tous, ce par voie d’im­portantes nationalisations, particulièrement dans l’industrie pétrolifère. De cette dernière est tirée la manne pétro­lière, pierre angulaire du régime.

Dans les premières années, c’est la réussite que semble connaître Chavez, tant à l’intérieur par une nette amélioration des conditions de vie des vénézuéliens, qu’à l’international où il s’allie à la Russie, la Chine, et leurs alliés nord-coréens et iraniens, qui investissent grandement dans ce pays aux plus grandes réserves mondiales de pétrole, et lui donnent assez d’armement pour garantir son indépendance.

Le cauchemar des pénuries commencera pourtant dès 2003 […] dû à une politique de contrôles de prix sévères décourageant les producteurs dont la production n’est plus rentable

Le cauchemar des pénuries commencera pourtant dès 2003, d’abord de façon marginale, mais se généralisant avec les années dans tous les domaines, dû à une politique de contrôles de prix sévères décourageant les producteurs dont la production n’est plus rentable ; ce particulière­ment sur les biens de première nécessité que sont la nourriture et les fournitures médicales. Les conséquences ne se font pas attendre bien long­temps : hausse de la mortalité infantile, dégra­dation avancée des hôpitaux, expansion voire réapparition de maladies (choléra, variole…) dans certaines parties plus isolées du pays etc… La tension monte, et les échos de la crise chilienne de 1973, qui avait vu le président socialiste Allende renversé au profit du militaire autocrate Pinochet, se font de plus en plus bruyants.

C’est le début d’une grande fuite en avant. Les programmes sont maintenus en l’état et sont même étendus, et ceux déjà existant se voient revalorisés ; une assez futile attention lorsque ces mesures peinent à cacher la dégradation progressive du pays marqué chaque jour plus profondément par l’inflation galopante et une corruption proprement endémique (détourne­ment de la manne pétro­lière par les apparatchiks). Fort heureusement pour le régime, celui-ci réussit toujours à sauver les appa­rences à l’étranger, et parti­culièrement dans les cercles politiques et médiatiques d’Occident, grâce à la figure charismatique de Chavez.

La situation ne va pas en s’arrangeant, néan­moins, car si le cours du pétrole connaît de 2008 à 2012 ses plus hauts historiques, l’économie n’en finit pas de souffrir, révélant également la mau­vaise planification du gouvernement qui n’a pas su profiter de cette période pour diversifier ses activités grâce à la manne pétrolière, dont il reste directement dépendant encore aujourd’hui, cette fois à des plus bas historiques. Enfin, le décès de Hugo Chavez laisse place à l’ère Maduro, du nom du nouveau Président qui n’a pas le cha­risme de son prédécesseur, et n’arrive alors pas à imposer son autorité. Une dernière chose qui ne serait pas si grave dans cette profonde crise économique, qui encourage dès lors la forma­tion d’une crise politique, par une montée de la défiance populaire, et de l’escalade de la violence dans les rues au cours de véritables émeutes de la faim.

L’on assiste à un équi­libre des forces : liesse populaire pour Juan Guai­do, appui de l’armée pour Nicolas Maduro. Le Vene­zuela se plaît à plaisanter de sa situation, véritable impasse mexicaine.

Chant du cygne

Une escalade dans laquelle sont écartés du pouvoir par Nicolas Maduro certains anciens fidèles de Chavez ; une crise qui se trouve exa­cerbée par l’exil massif de sa population, et fina­lement explose suite à la réélection douteuse de Maduro en décembre dernier, entachée de forts soupçons de chantage au rationnement (contrôlé par l’État) pour finalement aboutir à la révolte du Parlement, menée par l’opposition de centre-droit et son chef Juan Guaido. Ce dernier, exi­lé en Colombie, entend bien, se fondant sur la Constitution vénézuélienne et se proclamant « Président par intérim » fin janvier, évincer Nicolas Maduro.

L’on assiste à un équi­libre des forces : liesse populaire pour Juan Guai­do, appui de l’armée pour Nicolas Maduro. Le Vene­zuela se plaît à plaisanter de sa situation, véritable impasse mexicaine.

Une chose que ne semble pas démentir la communauté internationale. Chacun compte ses alliés : les États-Unis, plusieurs pays européens dont la France, l’Allemagne, et le Royaume-Uni et autres pays d’Amérique latine à tradition anti­communiste (Chili, Argentine…) ont déjà recon­nu Juan Guaido comme président légitime, tandis que la Russie, la Chine, principaux créanciers du pays, réaffirment leur soutien à Nicolas Maduro, également secondé par la Turquie, ainsi que le Mexique et la Bolivie de tradition socialiste.

Dès lors, c’est bien une menace de guerre que représenterait l’intrusion des convois colom­biens, déclenchant une réponse vénézuélienne prétexte à une intervention américaine dont Donald Trump pourrait tirer une image redorée à l’approche des présidentielles US. D’autant que l’avantage serait aux Etats-Unis, la Russie et la Chine n’ayant pas actuellement de capacités de projection pour défendre leur tête de pont sur le continent sudaméricain, sans pour autant surveil­ler d’un oeil attentif l’évolution des événements.

Pris dans la tempête et déchiré entre une muti­nerie et un capitaine déjà près de l’abandon, le navire Venezuela semble couler, risquant d’em­porter avec lui une partie de la région et se faisant l’exutoire de tous les appétits étrangers.

Une amère senteur de fin de règne plane au-dessus de Caracas.