Rêve ottoman, ambitions turques

© La Hagia Sophia, Jeison Higuita sur Unsplash

Par Matthieu Jeaumeau le 10 octobre 2020

Il se trouve en Anatolie et aux portes de l’Europe un climat de tensions tel que nous n’en n’avions pas vu depuis maintenant tout juste un siècle, lorsqu’éclatait la guerre entre la Grèce et la Turquie nouvelle d’Atatürk. 

Cet air délétère s’étend des Balkans à l’Asie mineure et n’est pas une nouveauté, chose qui n’aura échappé à aucun de nos lecteurs et lectrices. Néanmoins l’arrivée à la présidence turque de Receip Erdogan aura provoqué un net regain des animosités dans la région, par un ensemble de déclarations ouvertement bellicistes dirigés contre l’Europe en général et la Grèce en particulier. 

Nos lecteurs les plus âgés se souviendront du discours en 1997 d’Erdogan alors Premier Ministre, adressé aux pays européens dont les mosquées sur leurs sols deviendraient les « casernes », les minarets les « baïonnettes » et les croyants les « soldats » de l’Etat turc. 

Les plus jeunes retiendront pour la seule année 2020 la violation des eaux territoriales grecques en janvier ; la militarisation des flux de migration des réfugiés lâchés par centaines sinon milliers sur la Grèce en février dans le but évident de la déstabiliser ; le détournement des masques italiens à la frontière turque au mois de mars alors que la Lombardie était au plus fort de la pandémie, pour appeler à la « guerre sainte » le lendemain dans un discours donné dans un stade exultant – bien que ce ne soit pas la première ni la dernière fois ; l’emploi de mercenaires libyens, tunisiens, syriens à présent envoyés en Arménie appuyer les troupes azéri. 

Tout cela quasiment à un an jour pour jour de l’invasion du nord de la Syrie sobrement nommée « Opération Source de Paix » (sic), profitant de la guerre civile qui ravage le pays depuis maintenant neuf terribles années.

Vu de l’extérieur, de telles attitudes et politiques peuvent prêter à confusion : comment un seul homme peut-il faire face tant à Bachar El-Assad et son allié russe Vladimir Poutine, L’Union Européenne, et interpeller Donald Trump pourtant chef de l’Etat pilier de l’OTAN à laquelle la Turquie appartient ?

Ce qui pourrait nous apparaître comme une bête crise de nerf d’un bellicisme turc est en réalité l’expression toute réfléchie d’un grand politique répondant à une triple ambition : religieuse, impériale, et civilisationnelle

De toute évidence par un subtil jeu diplomatique d’équilibriste, mais pour comprendre Erdogan faut-il encore l’entendre, et tout simplement l’écouter. Ce qui pourrait nous apparaître comme une bête crise de nerf d’un bellicisme turc est en réalité l’expression toute réfléchie d’un grand politique répondant à une triple ambition : religieuse, impériale, et civilisationnelle. 

Il s’agit pour le Président Erdogan, seul chef d’Etat d’Orient associé aux Frères Musulmans, de dépasser la petite Turquie du laïc franc-maçon Atatürk pour en faire une sorte d’empire néo-ottoman premier défenseur de l’Islam sunnite et représentant d’une union panturque. En effet, les turcs forment un groupe ethnique identifié se décomposant tout le long de l’Asie de l’Anatolie au Xinjiang en divers peuples et Etats ayant entre eux une continuité territoriale, religieuse, et dont Erdogan pourrait peut-être devenir le champion.

Un grand dessein sciemment amoindri par la diplomatie turque, remis à échelle de l’Asie mineure et intitulé le projet pour une « Patrie Bleue », édulcorant cette ambition impériale.

Des implications à la mesure du chantier : la guerre régionale totale

La Grèce fut la première à en faire les frais alors que la Turquie transforma ses milliers de réfugiés – contre leur gré – en véritables supplétifs destinés à enfoncer les frontières grecques, menant à l’invasion d’une partie du territoire grec (plus ou moins un kilomètre carré) par la Turquie. A la blessure se sera ajoutée la transformation de la Hagia Sophia, basilique byzantine haut-lieu de la catholicité orthodoxe mais plus encore de toute la chrétienté, en mosquée. Ce qui aurait pu être relativisé comme une simple passe d’arme d’une inimitié historique entre deux peuples s’est mué en une défiance envers l’Europe entière, puisqu’alliée de la Grèce.

Après l’épuration des grecs de Lydie au cours de la Grande Catastrophe de 1922-23 et les derniers grecs partis d’Istanbul dans les années 1950 après mille autres harcèlements et lynchages, la Turquie par l’intervention d’Erdogan a su tenir en respect les kurdes, les pourchassant jusque dans le Rojava syrien d’où ils furent repoussés. Une dernière pierre à l’édifice de la politique de répression de velléités autonomistes voire sécessionnistes kurdes dans le sud-est turc, terres kurdes ancestrales aspirant à un Kurdistan souverain.

un pays avait le malheur de se dresser entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, brisant la continuité territoriale des Etats turcs : l’Arménie.

Les questions gréco-kurdes réglées, un pays avait le malheur de se dresser entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, brisant la continuité territoriale des Etats turcs : l’Arménie. La petite Arménie ne pouvait qu’être la nouvelle cible d’Ankara, son allié azéri prenant prétexte d’une invasion arménienne du Haut-Karabagh, région ancestrale d’Arménie sous contrôle de Bakou et où vit une communauté arménienne ultra-majoritaire. Nous sommes en droit de nous interroger sur la bonne foi d’une telle accusation, le PIB entier de l’Arménie n’égalant pas le simple budget militaire azéri, sans prendre en compte son alliance avec la Turquie voisine.

Il ne sera pas difficile d’imaginer le sort des populations arméniennes tombant sous le joug des turcs, après avoir vu le sort réservé à celles grecques, et celui des kurdes par leurs mercenaires, issus en très grande majorité de groupes djihadistes, dissouts ou toujours actifs, dont l’EI qui a des années durant massacrés les chrétiens d’Orient. Le fait que l’Arménie soit historiquement la première nation chrétienne ne joue pas en sa faveur, et déjà sur Twitter le compte gouvernemental arménien de montrer la photo d’un moine armé de son crucifix et fusil mitrailleur, légendé « Power and Faith ! ».

Le monde, et nous avec lui, assistons à une guerre totale de conquête et de religion.

L’Arménie compte ses alliés 

La Russie ? Elle a appelé à un cessez-le-feu, signé dans la nuit du 9 au 10 octobre 2020 ayant effet le 10 à midi ; l’Arménie accuse les forces azéries de l’avoir violé à 12h15 environ. Vladimir Poutine a personnellement dénoncé la présence de mercenaires turcs appartenant à au moins un groupe djihadiste ; la Russie étant alliée militairement à l’Arménie, il est possible que cela soit le début de préparatifs d’invasion de l’Azerbaïdjan par la Russie, qui est depuis l’URSS l’ultime arbitre des relations entre les deux pays.

Israël ? Nombre d’européens attendent beaucoup de l’Etat d’Israël, vu comme un allié des chrétiens en général et des chrétiens d’Orient plus particulièrement au nom de la parenté religieuse, du « judéo-christianisme » ; ce dernier ne semble pas avoir dépassé le cadre du dialogue interreligieux des couloirs du Vatican alors qu’Israël, qui ne reconnaît pas le génocide arménien de 1915, a vendu pour 825 millions d’euros d’armes à Bakou depuis 15 ans, dont les drones suicide sont utilisés contre les tanks arméniens aussi bien que leurs églises ; l’Arménie en signe de protestation a rappelé son ambassadeur en Israël.

La Syrie qui a elle défendu les chrétiens depuis le début de la guerre civile ? Trop instable encore pour se risquer dans une autre guerre ; idem pour l’Irak.

L’Iran chiite, autre allié de Moscou ? Le gouvernement iranien semble montrer des signes après l’arrestations de 19 agents gouvernementaux azéris, mais ne souhaite probablement pas risquer d’embraser sa communauté azérie dans ses provinces du nord-ouest ; les choses pourraient évoluer avec une intervention de Moscou contre l’Azerbaïdjan.

L’Europe, ou plutôt l’UE, apparaît comme aux abonnés absents, faible avec les forts et forte avec les faibles, préférant acculer le président biélorusse Loukachenko bien sage en comparaison ; néanmoins Emmanuel Macron s’est résolu à défendre la Grèce contre la Turquie, et les peuples slaves et autrichien, encore traumatisés des attaques ottomanes veulent en découdre une fois pour toute avec le Turc ; des centaines de volontaires européens ont rejoint les forces arméniennes, transitant par la Géorgie qui a maintenant interdit le passage militaire de son territoire. 

L’esprit romantique européen du Lord Byron, héros de la guerre de libération grecque face aux ottomans, semble ne pas plus émouvoir les gens dont l’ambition est pourtant d’unir les peuples d’Europe. 

Avantage à la Turquie.

Le Président Erdogan agit assurément en chef d’Etat, autant que de guerre. Nous ne pouvons lui retirer les qualités que sont son instruction, ainsi que sa patience et culture : c’est de là dont il tire sa force qui appelle à un certain respect.

Enfin, Erdogan peut compter sur ses milliers de « loups gris », l’extrême-droite turque organisée en Europe, en Allemagne plus surveillée encore que les néo-nazis.

« L’Histoire appartient aux peuples à la mémoire longue » 

Erdogan n’en reste pas moins un équilibriste sur le plan international autant que national : il a dû précipiter ses plans pour garder un appui intérieur en désignant un ennemi extérieur, alors que la Turquie connaît une importante crise monétaire et économique, et qu’Istanbul s’est changée en bastion de l’opposition aux dernières élections, quatre ans après un coup d’Etat manqué de l’armée.

Une précipitation qui pourrait se relèver imprudente et coûteuse, comme l’est tout jeu politique aussi belliqueux.