Retour d’Erasmus, retour de Bruxelles

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Par Matthieu Jeaumeau, le 13 avril 2020

Lecteur, lectrice, revenu de Bruxelles à la mi-février, l’auteur de ces lignes a le plaisir de se joindre à toi dans ton confinement ; et conscient du poids que ce dernier pourrait représenter, cet article y apportera-t-il quelque exotisme et verra naître en toi l’envie de parcourir tout le Plat-Pays, mais surtout sa capitale.

C’est à la fin du chaud mois d’août de l’année 2019 que je partis à la découverte de la Belgique, ou du moins de la ville censée incarner le génie belge, Bruxelles. Un départ placé sous le signe de deux grands préjugés : le mien, que la Belgique était un pays précisément sans nature, désincarné, une anomalie de l’Histoire voyant cohabiter difficilement quelques wallons, flamands, et allemands, dont Bruxelles serait une sorte de caricature ; et un second préjugé émanant de mes camarades, à savoir que le pays n’était ni plus ni moins qu’une excroissance de la France, avec ses particularités sans grandes différences de ce que pourrait être ma Bretagne natale.

Deux impressions radicalement différentes, et pourtant toutes les deux également fausses, pour mon plus grand bonheur d’étudiant Erasmus !

Bruxelles ou l’autre Cité Lumière

Quelle ne fut pas alors ma surprise, alors de constater tout d’abord un prenant contraste en cette ville, celui de son urbanisme par rapport à son statut. En effet, bien que double-capitale comme mentionné plus haut, la ville de Bruxelles trouve sa beauté première dans un urbanisme servant d’exposition à sa richesse, marquée plus encore par une taille modeste de la ville, deux fois plus grande que Nantes. Un caractère d’apparente simplicité que nous pourrions opposer notamment à sa voisine Paris dont le gigantisme pourrait en comparaison tenir autant de la flamboyance que de l’arrogance.

Ainsi l’étudiant ne trouvera pas désagréable ni dénué d’intérêt une promenade dans Bruxelles, y compris en-dehors du centre de la ville, en cela qu’il pourra embrasser cette beauté simple de la ville, tout d’abord par la grande variété de son architecture. Se substituent aux larges boulevards parisiens et leurs immeubles haussmanniens les blocs de petits immeubles de briques et à bow-windows d’Etterbeek et d’Ixelles, rappelant les habitations typiques du Devon rural en Angleterre, l’alliance des styles néo-classique et art-nouveau du Mont des Arts, les resplendissants immeubles flamands parés d’or de la Grand Place, sans parler des ruelles, de la Porte de Halle, ou encore ces quelques maisons à colombages du centre qui, associées aux places des quartiers des Marolles et Sainte-Catherine, nous font tantôt rêver de l’âge médiéval puis industriel. Une véritable mosaïque des formes et des couleurs, magnifiée par les espaces d’eau et de verdure en milieu urbain, tels les étangs d’Ixelles offrant un cachet tout hygiéniste par une esthétique Belle Epoque. 

Bruxelles est une ville éminemment artistique autant qu’avant-gardiste, en témoignent notamment les œuvres architecturales art-nouveau

C’est que Bruxelles est une ville éminemment artistique autant qu’avant-gardiste. Nous le voyons dans sa chair, en témoignent notamment les œuvres architecturales art-nouveau dont beaucoup sont de l’illustre architecte belge Horta. Nous noterons par ailleurs que c’est l’une de ses créations qui abrite le Musée Belge de la Bande-Dessinée et où résonnent les noms de Franquin, Peyo, Hergé, Edgar Jacob, Pieter de Poortere. Comment oublier d’ailleurs l’héritage surréaliste de Bruxelles, ville qui aura naître en son sein ce mouvement (eh oui ! Breton et ses amis parisiens sont venus ensuite) par les poètes Nougé et Lecompte, ou le plus célèbre Magritte, peintre de son Etat et dont le musée se trouve au Mont des Arts, Place Royale, à deux pas du Palais Royal lui-même.

Construction de la Crèche de Noël sur la Grand Place, © Matthieu Jeaumeau

Un charme dandy à la bonne franquette 

Pour autant, n’en demeure pas moins qu’aussi lumineuse la ville peut-elle être, tous yeux finissent par s’y habituer ; mais là n’est pas la fin du voyage, simplement une nouvelle étape dans un Bruxelles qui ne saurait (trop) se révéler à de simples touristes. La capitale belge, en bonne maîtresse, sait comment retenir ses hôtes par ses mystères charmants et plaisirs savants.

© Matthieu Jeaumeau

Pour poursuivre (et finir) dans l’architecture, seront révélés pour l’œil attentif de multiples détails donnant définitivement à la cité un cachet Belle Epoque proprement fantastique au sens le plus littéraire du terme, par l’omniprésence de sculptures, reliefs, vitraux, et autres mosaïques. Des œuvres plus ou moins discrètes représentant tantôt des animaux épiant dans la nuit de leurs sévères regards les promeneurs tardifs, des reproductions d’œuvres art-nouveau à taille humaine que la lumière d’un lampadaire ou autre viendra projeter avec force sur vous au détour d’une rue, pour votre plus grand émerveillement ou frayeur. Au-delà de l’architecture, n’hésitez pas à chiner dans les magasins d’antique, les brocantes, ou même à vous perdre dans les cabinets de curiosités. Bruxelles est bien une ville au dandysme concentré, où le raffinement se veut rebelle dans le règne absolu de l’étrange : peut vous en faudrait pour vous croire transporté dans univers « très 1900 », entre les explorations d’une Adèle Blanc-Sec et les hallucinations d’un Monsieur de Phocas.

ne crois pas que Bruxelles soit quelque sorte de musée à ciel ouvert, car elle recèle une vie débordante en des lieux qui raviront ton for étudiant, à commencer par la vie nocturne de la cité

Arrivé(e) à ce stade de l’article de l’article, lecteur, lectrice, ne crois pas que Bruxelles soit quelque sorte de musée à ciel ouvert, car elle recèle une vie débordante en des lieux qui raviront ton for étudiant de plaisirs aussi légers qu’agréables, à commencer par la vie nocturne de la cité.

Tu trouveras ainsi moult boîtes de nuit, mais plus encore des bars de toutes sortes, de l’incontournable Délirium au bars dansants comme Le Corbeau (on y danse sur les tables) en passant par la légendaire Mort Subite près des Galeries de la Reine et le Gauguin, repaire des étudiants de l’Université Libre de Bruxelles. Tu l’auras compris, le bar est une institution dans un pays où la bière est un véritable bien culturel, et quel pays empêcherait sa population de se cultiver ? De cette façon le bar est un excellent moyen de découvrir dans un cadre convivial tout un éventail de bières de toutes origines, allant de la Lervig norvégienne à la Frère française sans oublier les produits locaux classiques que sont la Mort Subite, la Triple-Karmeliet, la Kastel Rouge, et enfin les légendaires bières pills : la Jupiler et (l’infâme) Carapills. Enfin, pour compléter ton tour gastronomique, tu pourras t’arrêter déguster une carbonade Chez Léon, l’original, après avoir traversé les artères du centre très souvent animés de musique de rue et parfois ponctuées de processions étudiantes en quête de Jupiler.

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Quelques conseils pratiques : garde néanmoins à l’esprit qu’il est mauvais de boire sans manger en accompagnement, raison pour laquelle il ne te faut point hésiter à aller te chercher une bonne portion de frites accompagnée d’une chaude gaufre dans les friteries et gaufreries mobiles réparties près des points touristiques de la ville (de vrais délices qui réchauffent en hiver !). Enfin, la plupart des bars ferment à 3 heures du matin, annonçant la sortie des piliers de bars et derniers fêtards, souvent nombreux et dont tu pourrais faire partie : tempère donc ta consommation, essaye de rentrer chez toi vers 2 heures du matin et évite de sortir seul(e) après minuit, en évitant les quartiers à présence de gangs comme Molenbeek, Schaarbeek et Anderlecht.

Après un tel panorama de la belle Bruxelles et ces derniers conseils, intéressons-nous à ta vie étudiante, scolaire mais pas trop.

Une vie authentiquement étudiante pour la Noble Belgique

Juriste de Nantes et de France, car c’est à toi que s’adressera en premier l’auteur de ces lignes, si tu entends continuer tes études dans la capitale belge, sois heureux car c’est un monde qui te tend les bras ! Mais cela ne doit pas cacher les profondes divisions au sein de la société belge.

Ayant passé mon Erasmus au sein de la Vrije Universiteit Brussel, je te conseillerai d’étudier à l’Université Libre de Bruxelles, francophone, dans un souci d’intégration, la VUB étant sa branche flamande, néerlandophone. En effet, étudier dans une telle université aura été pour moi une expérience directe de la méthode belge, mais plus encore de la mésentente entre les populations wallonne et flamande en Belgique. Cette dernière est liée à l’industrialisation du pays et aux évolutions de ce tissu industriel. Ainsi la Wallonie était jadis une région très riche car industrialisée, et le pays était depuis sa création en 1830 dirigé par une élite intellectuelle francophone et très majoritairement franc-maçonne (défavorable donc au dogme catholique), ce qui n’était pas pour plaire aux flamands, ruraux, néerlandophones, et marqués par une forte catholicité, qui s’en trouvaient de fait marginalisés, nourrissant dès lors une défiance par rapport à l’Etat belge. Seulement la roue tourna à partir des années 1980 et le phénomène de désindustrialisation : la Wallonie devint petit à petit la région la plus pauvre du pays et d’Europe de l’Ouest, soutenue financièrement par la Flandre devenue riche à son tour ; un poids pour les flamands aux velléités de plus en plus prononcées dans les urnes, amenant à une répartition des sièges dans le Parlement national bloquant la création d’un gouvernement depuis décembre 2018 (un gouvernement provisoire vient d’être formé pour organiser la gestion de la crise sanitaire liée au Coronavirus). 

Bruxelles ne fait pas exception à cette inimitié bien que francophone à 80%. Les inscriptions en français et néerlandais pour les indications de toute natures (slogans, noms de rues etc…) prennent alors une tout autre signification, les chansons dans les trains, autrefois alternant entre les deux langues, ont été supprimées suite à des plaintes concernant des soupçons de partialité francophone. Pis, le chantier de rénovation du Palais de Justice, défigurant le magnifique édifice, est à l’arrêt depuis des décennies faute d’accord de financement entre les deux régions, et ne sera achevé qu’en 2040 au plus tôt : une vie entière pour un chantier alors que les échafaudages eux-mêmes devront faire l’objet d’une rénovation. Belgitude au pays des belges qui se constatera aussi dans le monde universitaire par l’expulsion manu militari des étudiants wallons de Louvain par leurs camarades flamands en 1968, et à Bruxelles la partition en bonne forme de la VUB d’avec l’ULB pour éviter une violente répétition 11 ans plus tard.

chaque université du pays a pour chaque faculté un cercle d’étudiants, pouvant être subdivisé en guildes, chargé d’organiser la vie folklorique

Un retour nécessaire pour expliquer pourquoi il existe en Belgique, et particulièrement à Bruxelles, une vie étudiante que l’on pourrait qualifier « d’authentique » par la persistance d’un folklore historique, véritable monde dans un monde, empreint de traditions. Ainsi pour unir et réunir les jeunesses de Wallonie et de Flandre chaque université du pays a pour chaque faculté un cercle d’étudiants, pouvant être subdivisé en guildes, chargé d’organiser la vie folklorique. Comptant parmi les différents évènements organisés, le baptême, sorte de bizutage non-violent des « bleus », petits nouveaux qui acquièrent ainsi le droit de porter les habits traditionnels étudiants belges que sont le tablier, la penne et la calotte, sur lesquelles seront ajoutés dessins, insignes officiels et autocollants, de sorte à ce que chaque étudiant quelque soit sa langue soit capable de lire la vie de ses camarades. En outre, un incontournable de la vie estudiantine en Belgique sont les cantus, rassemblements nocturnes où sont chantés à la lueur de chandelles des chants paillards estudiantins remontant parfois à la naissance du pays lui-même, ce dans les trois langues officielles. On citera également les TD ou « thés dansants », plus centrés sur la bringue.

Serres royales de Laeken, Bruxelles, © Alex Vasey sur Unsplash

Enfin, le climax est atteint à la Saint-V, le 20 novembre, jour férié en l’honneur des étudiants de l’ULB, qui une journée entière retrouvent leurs camarades étudiants dans une atmosphère de carnaval pour défiler, boire et chanter ensemble du quartier étudiant d’Ixelles jusque dans le centre-ville. 

Un folklore, une réunion principalement destinée aux belges, mais ouvert à tout autre étudiant qui souhaite s’inscrire dans cette tradition, y compris toi, même Erasmus ! Quel ému souvenir je garde encore de mes camarades étudiants wallons, flamands, français, luxembourgeois, allemands, et même espagnols et mexicains. Une expérience inoubliable, car liée à la noblesse d’une franche camaraderie dans un milieu régit par la liberté, le savoir et la cohésion, portée par un sentiment de fraternité et de grandeur tant de l’individu même que le groupe dans son ensemble. 

En définitive, une expérience de ce génie belge, indéfinissable mais omniprésent, paradoxe d’une contrée à l’identité surréelle : un accident de l’Histoire né en 1830, gardien d’un passé qui ne lui appartient pourtant pas, et de ce fait pour toujours tourné vers l’avenir, devant créer en permanence en son sein cette « invincible unité » par cette noble tradition.

Telles sont Bruxelles et la Noble Belgique.