Verlaine-Rimbaud, des rebelles au Panthéon 

© Laure Lacroix

Par Laure Lacroix, le 8 novembre 2020

Des amants maudits : une homosexualité si longtemps niée 

Ces deux littéraires se rencontrent pour la première fois en septembre 1871, de là s’enchaîne une relation amoureuse tumultueuse, passionnelle, dévastatrice. Relation qui donne lieu à des poèmes intemporels, intergénérationnels, marquant à la fois des esprits et des cœurs.

Néanmoins, comme toute passion qui se consume, c’est au courant estival de 1873 que Rimbaud avoue à Verlaine qu’il ne veut plus de cette relation. Ce dernier, apeuré par la perte de l’être aimé, le blesse autant physiquement qu’émotionnellement. Il fut immédiatement incarcéré pour environ deux ans, peine qui fut aggravée principalement par son homosexualité. 

Arthur Rimbaud finira son existence dans le trafic d’armes en Afrique. Quant à Verlaine, il fut emporté par son alcoolisme, entraînant des violences quotidiennes. 

LES IDÉOLOGIES DE VERLAINE ET RIMBAUD FACE AU PANTHÉON 

Au regard de leur époque, ils ont une idéologie différente des valeurs nationales : ils sont embrasés par un sentiment de liberté, ils s’implantent dans un refus des conventions et des convenances avec une pointe d’insolence. Il paraît donc inconcevable de les faire entrer dans ce temple de la République qu’est le Panthéon, initialement dessiné par l’architecte Germain Soufflot, en 1764, comme une église sous la demande du roi Louis XV. La Révolution française bouleverse cela parmi tant d’autres, l’Assemblée nationale l’érige comme un temple laïc. 

« Le Panthéon représente une cohérence des valeurs nationales laïques, ce à quoi Rimbaud et Verlaine s’opposent radicalement. »

ALAIN BORER

En effet, le Panthéon est réservé aux « grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale ». Les critères sont implicites, il doit s’agir néanmoins d’une personnalité exemplaire, incarnant les idéologies républicaines. Propos notamment illustrés par le refus du compositeur Berlioz et du marquis Lafayette pour leurs valeurs monarchiques.

Néanmoins, force est de constater que le temps s’est écoulé, et que nos esprits se trouvent dans une époque contemporaine. Les arguments se transforment et l’enjeu prend tout de suite une nouvelle tournure. 

UN APPEL LITTÉTAIRE COMME PORTE D’ENTREE AU PANTHEON 

Une pétition débute en septembre 2020, animée par des anciens ministres de la culture ainsi que des écrivains, appuyée par l’actuelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Cette pétition s’adresse au président de la République afin de permettre une entrée commune au Panthéon de Verlaine et Rimbaud. Leurs arguments sont explicites, se fondant sur les atouts littéraires, politiques, judiciaires, et surtout moraux, ils proclament : « Le génie multiforme et les influences croisées des deux poètes ont nourri depuis plus d’un siècle notre imaginaire littéraire et poétique ».

LE SYMBOLE DE LA DIVERSITÉ COMME NOUVEL ACTEUR DES ADMISSIONS PANTHÉONIENNES ? 

Roselyne Bachelot dans Le Point estime que « le fait de faire entrer ces deux poètes qui étaient amants, oui, ensemble, au Panthéon aurait une portée qui n’est pas seulement historique ou littéraire, mais profondément actuelle ». Ce n’est pas, de ce fait, leur génie incontesté, leur talent partagé avec de grands écrivains qui font polémique, c’est leur diversité et leur volonté de liberté qui se retrouvent aux antipodes d’un temps révolu. Les auteurs de cette pétition illustrent cet élément essentiel : 

Verlaine et Rimbaud sont « deux symboles de la diversité » ayant « enduré l’homophobie implacable de leur époque »

Verlaine et Rimbaud sont « deux symboles de la diversité » ayant « enduré l’homophobie implacable de leur époque ». Le fait pour ces poètes d’avoir éprouvé des sentiments qui sortaient complètement des valeurs sociétales, morales et religieuses de leur époque a constitué une lutte, traduite par leurs écrits. 

Alain Borer dénonce une « instrumentalisation de la poésie » dans cette panthéonisation 

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’homosexualité est un des arguments invoqués mais il ne doit pas être exhaustif. D’une manière contemporaine, cette orientation sexuelle, bien que marginale, est devenue une norme. Pourquoi donc, faire d’un élément qui est devenu, au sens latin du terme, un état habituellement répandu, un élément extraordinaire à travers l’exhumation du Panthéon ? 

« on prend des rebelles d’une époque passée et on en fait des icônes d’aujourd’hui, c’est la quintessence du politiquement correct »

éric ZEMMOUR

L’intitulé « Panthéon » fut tiré des dieux grecs afin d’honorer la mémoire de nouveaux héros de la Patrie. Alain Borer le définit assez clairement : « Le Panthéon n’a pas une fonction sociétale mais une fonction mémorielle. » En effet, la figure de ces deux amants dépasse la fonction mémorielle puisqu’elle représente un véritable fait de société, un combat. Le 21 septembre 2020, les mots d’Eric Zemmour retentissent sur le plateau de CNEWS : « on prend des rebelles d’une époque passée et on en fait des icônes d’aujourd’hui, c’est la quintessence du politiquement correct ». 

Est-ce vraiment le meilleur moyen d’honorer ces poètes que de les panthéoniser ? 

Verlaine aurait écrit un passage s’intitulant « Panthéonades », dans ses Mémoires d’un veuf, concernant notre cher Victor Hugo, enterré au Panthéon en 1885. Verlaine proclame qu’ « ils l’ont fourré dans une cave où il n’y a même pas de vin ! ». Marquant bien la position de l’auteur quant à son respect et in fine, à l’idée que l’on peut se faire de son envie d’y être exhumé. 

Le refus familial de Rimbaud  

même s’ils sont reconnus comme des amants maudits, ils ont passé seulement trois ans de leur vie ensemble

Ce vendredi 11 septembre 2020, l’arrière-petite-nièce de Rimbaud qui n’est d’autre que Jacqueline Teissier-Rimbaud, proclame son désaccord quant à la situation : « il n’a pas commencé sa vie avec Verlaine et ne l’a pas terminée avec lui ». En effet, même s’ils sont reconnus comme des amants maudits, ils ont passé seulement trois ans de leur vie ensemble. Témoignage qui fut appuyé par le président de l’association Les Amis de Rimbaud. Alain Tourneux : « Arthur Rimbaud avait rompu (avec Paul Verlaine) et ne voulait plus évoquer cette période des quatre années où il l’avait côtoyé. Il tenait absolument à vivre une autre vie, ce qu’il a fait en partant en Afrique ». 

Par conséquent, je vous le demande : Faudrait-il les exhumer dans un endroit représentant les idéologies de la République, aux côtés d’hommes militaires et politiques, alors qu’ils souhaitaient vivre et mourir libres d’une idéologie diverse ? 

Ou au contraire, faudrait-il les honorer pour leur génie littéraire ainsi que leur symbole qui retentit dans notre société actuelle ?